… Cela fait presque 800 kilomètres que j’ai quitté les Pyrénées et mis à part la traversée des fabuleux Monts d’Ambazac, petite barrière montagneuse encore sauvage au nord de Limoges, je n’ai pas noté beaucoup de changements dans le paysage, tout est calme et plat. Passé le panneau « Bienvenue en Pays d’Oïl «, j’ai levé le pied pour mieux sentir les odeurs des étangs de la Brenne, admirer les ailes du moulin de Nouan et même faire une halte à Issoudun, capitale de la guitare, afin de déguster une bière artisanale à base d’orge maltée du Berry. Un vrai régal et, comme le dit le brasseur : «  Je ne trouvais pas la bière qui me convenait, alors je la fabrique moi-même « !

Je reprends la nationale 151 qui traverse le département du Cher, pays de George Sand et de Jacques Cœur. Arrêt obligatoire à Bourges la belle que domine l’imposante cathédrale Saint Etienne visible à plusieurs dizaines de kilomètres à la ronde et qui semble plus haute encore que la butte de Sancerre. La région Centre s’étire doucement vers la Loire et la Bourgogne, ça sent le Pouilly-Fumé et le Menetou-Salon.

Je continue en direction du Nord Est à travers le riant bocage du Gâtinais et arrive enfin en Brie, but de ce voyage. A Coulommiers, haut lieu du fromage du même nom, je demande ma route et traverse des champs de betteraves sucrières, des vallons et des bois pour enfin apercevoir en contre bas une belle petite ville arrosée par les eaux de La Marne : La Ferté sous Jouarre, lieu de mon rendez vous avec un monsieur dont je ne connais que la voix.

Sur le Quai des Anglais, en face de ce qu’il reste des bâtiments de la Société Générale Meulière et je n’ai aucun mal à reconnaître l’homme que je suis venu rencontrer, Jacques Beauvois, mémoire de l’industrie meulière française. Cheveux blancs mi-longs, stature d’athlète, sourire avenant et regard franc, il me tend une main forte que je sens être celle d’un homme très chaleureux. Jacques est né à La Ferté sous Jouarre en 1938 et y a vécu la plus grande partie de sa vie. Il est le fils d’Augustin Beauvois, artisan maçon décédé en 1941 et de A.M Berchem qui lui donnera une belle éducation et aussi le goût pour la culture, les livres et la musique.

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Jacques passe les premières années de sa vie dans une maison de la rue Condé dont les fenêtres donnent directement sur les ateliers de la fabrique de meules Dupety-Orsel. La première musique qu’il entend c’est le claquement des marteaux des meuliers qui façonnent le silex. Les seuls moments de calme relatif sont les jours de cerclage des meules. A l’âge de quatorze ans, certificat d’études en poche, il se retrouve apprenti ajusteur puis tourneur sur les machines outils de la Société Générale Meunière ( SGM ) et connaît là des heures très difficiles. Le compagnon sensé le guider est un caractériel. Il chante faux ou fait la gueule et ne lui adresse que rarement la parole ! N’étant pas payé, il ne peut même pas prétendre à suivre des cours du soir pour se sortir de cet engrenage.

En 1953, l’annonce de la fermeture de la SGM pousse Jacques au chômage mais il a vraiment envie de travailler et accepte pour quelques mois un emploi dans une ferme où il évacue le fumier et nettoie les étables.

C’est en 1955, à l’âge de 17 ans, alors que la dernière société meulière s’éteint dans l’indifférence générale et qu’il est contraint de quitter la ville pour travailler ailleurs, que Jacques prend conscience que ce patrimoine est en train de filer, que les stocks de pierres et de meules sont abandonnés, que l’outillage est vendu à la fonte, que les anciens disparaissent…

Devant l’évidence que ce qui a fait la fierté et la valeur de ville est en train de disparaître, Jacques profite de ses moments de loisirs pour photographier, filmer, enregistrer, collecter les souvenirs et les enseignements des derniers témoins directs de La Meulière qui acceptent de le renseigner.

Un petit noyau l’encourage dans cette entreprise de sauvetage de la mémoire ouvrière et il se sent investi d’une mission dont il ne connaît pas encore l’ampleur. Il mène une démarche permanente de sensibilisation auprès des élus Fertois  qui se succèdent à la mairie mais personne ne réagit et des centaines de tonnes de matériel partent à la ferraille, d’innombrables meules sont jetées au remblai. Une trentaine est enfouie dans les fondations du magasin Leader Price de la Ferté. Pourtant Jacques Beauvois ne se décourage pas et continue inlassablement son travail d’enquête et de collectage dont il mesure l’impérieuse nécessité. Il met toute sa force et ses capacités à sauver cet héritage unique pour le transmettre aux générations futures.

C’est grâce à son acharnement passionné que nous avons aujourd’hui en France la plus complète et la plus belle collection d’Europe et peut être du monde !

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En 1965 Jacques Beauvois associé à Marie de Pailhen, André Gaucheron, Jean Grassin, Georges Henri Rivière et quelques autres, fondent la première association de sauvegarde des moulins de France, l’AFAM . En 1973 il adhère à la Fédération Française des Amis des Moulins ( FFAM ) et participe à la sauvegarde de plusieurs édifices, notamment le moulin à vent de Montfermeil. Mandaté par la fédération il entreprend de rencontrer des familles d’exploitants et part explorer ce qui reste des grands bassins meuliers : Epernon, Cénac et Domme, la forêt de Moulière, Cinq-Mars la Pile.  Au fil des ans le matériel sauvegardé ou acheté s’accumule et il faut penser à le stocker dans un endroit approprié.

En 1980 Jacques se porte acquéreur d’une maison de meulier dans les environs immédiats de La Ferté, à Reuil-en-Brie. Aidé par quelques amis il restaure ce grand bâtiment en mauvais état, sans eau ni électricité et le transforme en un lieu unique où il commence à installer ses milliers d’objets. Il continue sa course effrénée et parcours des centaines de bourses et brocantes. Il entre en contact avec plusieurs collectionneurs et amasse ainsi une collection vertigineuse de documents, d’objets et d’outils uniques ayant un rapport avec les traditions populaires.Tous ces trésors nous permettent de comprendre aujourd’hui les anciennes techniques de culture, de récolte, de traitement des céréales. Le stockage, le pesage des grains, le travail des meules depuis la carrière jusqu’au moulin et tout ce qui permet de transformer la farine en pain, biscuits, hosties …

Parallèlement à ces trésors, il commence une collection de meules de moulins provenant de toutes les régions de France. Avec plus ou moins de bonheur il est bien accepté ou parfois éconduit par des gens qui ne veulent pas partager, vendre, échanger, ou même discuter. Chaque achat de meule est une véritable aventure. Il faut concrétiser l’achat, organiser le transport, coordonner les acteurs entre eux…

En 1983, il organise le transport en deux semi-remorques de 90 meules en silex en provenance de Bergerac et à destination de La Ferté. Il en garde une quinzaine que l’on peut admirer dans le musée. Quelques autres, du même arrivage, sont installées sur les ronds points de la ville de la Ferté, elles ont été extraites  des mines de Cénac en Périgord vert !

 

Quelques heures passées dans ce haut lieu de la mémoire ne suffisent pas à assouvir ma soif de découvrir et de comprendre. Je suis ébahi par tant de beauté et Jacques reste en retrait, ne me presse pas et me laisse m’extasier à mon rythme.

Dans le jardin encombré de margelles de puits en meulière, de silex multicolores, de voitures à bras et encore de meules, le maître des lieux est heureux de me présenter ses amis les chats, les chats des Poupelins qu’il soigne et nourrit chaque jour. subjugué par tant d’amour et de beauté, j’ai du mal à revenir de ce voyage hors du temps et à reprendre ma place dans la réalité. Je me sens parfaitement calme et heureux, chaque pore de mon corps est rempli d’essentiel.

Nous prenons quelques photos souvenir tout en parlant de notre intérêt commun pour la Country Music puis je regagne ma voiture et ferme les yeux quelques minutes encore pour savourer cette sensation rare d’avoir vécu une aventure inoubliable avec un homme exceptionnel.

Merci Monsieur Beauvois.